Haïti : des réchauds professionnels pour lutter contre la déforestation

Article : Haïti : des réchauds professionnels pour lutter contre la déforestation
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11 avril 2021

Haïti : des réchauds professionnels pour lutter contre la déforestation

Palmis Enèji est une entreprise sociale haïtienne qui crée des conditions pour protéger l’environnement de manière durable dans des zones touchées par la déforestation. Le groupe a développé un système économique qui permet aux personnes en situation de précarité énergétique de protéger leur santé, d’améliorer leur situation financière, et de préserver leur environnement en leur donnant accès à des équipements et à des sources d’énergie plus efficaces et/ou renouvelables.

Dans la commune de Dondon, dans le département du Nord du pays, nous avons rencontré Roosvelt Telamir, vieux de soixante ans. Monsieur Telamir est un homme  solide comme sa hache, lent, lucide ; on dirait un des hommes qui semble fait pour être toujours en contact avec leur monde préféré : les forêts. 

Il est géant comme un arbre, d’ailleurs, on le surnomme le maître des arbres. C’est qu’en réalité, il a fait de l’abattage des arbres son principal métier et sa principale source de revenue. «  Les arbres sont sources de richesses », s’enthousiasme Roosvelt Telamir qui envisage la coupe d’une vingtaine d’arbres cette semaine pour faire du charbon.

« Auparavant, j’étais cultivateur. Mais cela me rapportait peu. Je n’arrivais pas à prendre soin de ma femme et de mes sept enfants », raconte Roosvelt Telamir, qui voit dans la coupe des bois une solution miracle pour subvenir à ses besoins.

En effet, selon la Banque Mondiale, la production de charbon de bois est la deuxième plus grande chaîne de valeur agricole en Haïti. Et selon cette étude, environ 946,500 tonnes métriques de charbon sont consommées à l’échelle nationale chaque année.

La situation de l’environnement en Haïti est de plus en plus préoccupante. La déforestation et la dégradation des forêts représentent dans le pays un problème environnemental majeur qui impacte la stabilité́ écologique.

Cette déforestation est souvent causée notamment par la production de charbon de bois. En effet, selon les données du ministère de l’environnement : « les haïtiens consomment environ entre 30 à 40 million d’arbres par année et le bois rentre pratiquement dans 75% de nos besoins en énergie. »

Située dans le bassin des caraïbes et notamment sur la trajectoire des cyclones, Haïti figure parmi les 10 territoires les plus exposés au monde et 5e pays le plus vulnérable en matière de catastrophes naturelles.

Alors qu’Haïti subit déjà les aléas des changements climatiques, en l’absence de reboisement ou de reforestation les risques de désastres qu’encourt le pays, comme les tremblements de terre, les cyclones, les tempêtes tropicales, les glissements de terrain et les éboulements rendront le pays encore plus vulnérable.

Changer de mode de vie grâce aux réchauds GPL

En effet, à Ferrier, Haïti — Ville située dans l’une des zones les plus sèches du pays. Cette ville connaît chaque année des inondations et sécheresses qui figurent parmi les principaux facteurs de sa vulnérabilité. Là, il y a une entreprise haïtienne qui travaille pour un changement de mode vie. 

Arline Hyppolite, 39 ans, fine et de grande taille, est mère de quatre enfants. Elle vend de la nourriture prête à emporter ou consommer sur place au coin des rues de la ville de Ferrier. 

Mais désormais elle n’utilisera plus le charbon de bois pour la cuisson des plats comme le riz collé ou sauce pois, griot, pain patate.

En effet, elle est l’une des 300 (MACHANN MANJE KWIT,) marchandes des aliments cuits de rue bénéficiant le support de Palmis Enèji pour passer du charbon de bois à l’utilisation d’un combustible plus propre avec le GPL ou gaz propane.

« L’utilisation des réchauds améliorés et des réchauds GPL est plus avantageux », affirme Arline Hyppolite qui, un peu plus loin, confirme que ces réchauds permettent de préparer la nourriture un peu plus vite et est plus économique par rapport aux dépenses régulière pour le charbon de bois.

Pour le Coordonnateur de Palmis Enèji, ce programme vise trois grands objectifs : « il permet aux personnes en situation de précarité énergétique de protéger leur santé, d’améliorer leur situation financière, et de préserver leur environnement en leur donnant accès à des équipements et à des sources d’énergie plus efficaces et/ou renouvelables. »

Donc, cette solution alternative entraîne visiblement un autre bénéfice : on va alors couper moins de bois pour faire du charbon, ce qui protègera l’environnement, mais il faudrait que tout le monde puisse avoir accès à ses réchauds à gaz propane, qui coûtent au complet environ 50.000 gourdes soit  625 $ us avec notamment le financement de l’USAID.

« Il y a une forte corrélation entre l’utilisation des réchauds à charbon, l’utilisation des ressources ligneuses comme source de combustible et la déforestation », dit Jean Farreau Guerrier, responsable de Palmis Enèji. 

L’organisation continue de faire la promotion de l’énergie propre et renouvelable. Comme solution alternative, Palmis Enèji distribue des réchauds améliorés et des réchauds GPL dans des endroits les plus reculés du pays, comme ici à Ferrier grâce au soutien du projet de Reforestation de l’USAID qui vise à accroître le couvert forestier et le couvert végétal pérenne dans le nord et le Nord-est d’Haïti, en vue de restaurer et d’améliorer l’offre de services environnementaux et de soutenir la sécurité alimentaire et la résilience.

Ce projet de l’USAID s’étale sur une durée de 5 ans (août 2022),  et dispose d’une enveloppe de US$ 40 millions pour renforcer des filières permettant de diminuer la demande régionale en produits ligneux locaux pour la cuisson, les étais et bois de construction. Il supportera la promotion de technologies permettant d’améliorer l’efficience des systèmes de carbonisation de bois. Il supportera aussi l’éducation du public et des plaidoyers sur les causes de déforestation autres que le marché des produits ligneux.

En effet, grâce aux activités initiées depuis 2013 par Palmis Enèji dans le pays, « c’est plus de 90 000 tonnes de bois qui ont été épargnés dans le pays et une réduction d’émission de CO2 de 120 000 tonnes à fin 2019. » déclare avec un large sourire M. Farreau Guerrier.

Ce programme mis sur pied par Palmis Enèji est une des solutions qui permet de réduire peu à peu la consommation du charbon de bois dans le pays.

« Ce n’est pas une quelconque solution qu’on apporte à la population. C’est un mode de vie à changer, c’est les mauvaises habitudes à mettre de côté et les bons gestes à adopter », insiste M. Farreau.  Rappelant par ailleurs, que l’objectif premier du projet est la réduction de la déforestation dans le pays et la protection de l’environnement.

Le reboisement est la solution 

Le programme de Palmis Enèji a trouvé une façon de réduire non seulement l’utilisation du charbon de bois, mais aussi les GES émis lors de la fabrication du charbon, en apportant une alternative à la population.

«  On doit lancer un programme de reboisement sur le long terme, contre vents et marés », affirme M. Florvil, coordonnateur des activités de FoProBiM, qui s’est donné entre autres missions de reboiser les mangroves, là où c’est encore possible.

En effet, selon agronome Widlin Florvil, lutter contre la déforestation en distribuant des équipements de cuisson du GPL, Gaz de Pétrole Liquéfié, est une stratégie perdue d’avance.

Et selon l’étudiante en 4e année d’agronomie, Gertha Joseph, « l’Histoire de la déforestation en Haïti est longue et complexe, elle est influencée non seulement par des facteurs internes mais aussi externes, le problème s’étend bien au delà de la production et du commerce du charbon de bois. »

C’est une catastrophe écologique qui a un rapport étroit avec la situation économique des couches les plus vulnérables de la population locale. 

De son côté, l’agronome Widlin Florvil, coordonnateur de la Fondation pour la protection de la biodiversité marine (FoProBiM), confirme qu’il ne suffit pas seulement d’offrir une alternative à la population avec la distribution des réchauds améliorés. 

« Il faut un campagne de reboisement permanent », reconnaît sans détour Fontescony Joseph, directeur départemental Nord du ministère de l’Environnement.

C’est dans cette logique que le 30 janvier 2021 dernier, le Président de la République, Jovenel MOÏSE, le ministre de l’Environnement a officiellement inauguré un  Centre de Germoplasme forestier et fruitier dans le département du Nord.

Ce Centre de Germoplasme qui se situe à la 2e section communale de Grand Pré, commune de Quartier Morin, département du Nord d’Haïti a pour mission « principale de fournir des plantules d’arbres fruitiers et forestiers, en vue de l’amélioration de la couverture forestière de ce département », affirme M. Fontescony Joseph, directeur Départemental Nord du Ministère de l’environnement. 

« Avec une capacité de production de 4.5 millions d’espèces forestières et fruitières l’an, ce centre travaille avec tous les organismes qui luttent contre la désertification dans le pays », ajoute le représentant du ministère de l’environnement dans le département.

Le déboisement n’est pas considéré comme un problème majeur en Haïti. Car le charbon demeure massivement utilisé pour la cuisson des aliments en dépit de nombreuses lois qui existent dans le Code des Lois Haïtiennes sur l’Environnement. On peut citer en exemple : la loi du 4 Juin 1936 édictant des mesures pour arrêter la déforestation ; Arrêté du 8 Octobre 1938 interdisant l’exportation du charbon de bois. 

Ironiquement ces lois ne sont jamais appliquées, pourtant en dépit des solutions alternatives, avec le changement climatique et la dégradation de l’environnement, les effets de la déforestation sont nettement visibles. 

Conséquence, ces projets ne tiennent pas compte des réalités et des besoins des populations locales et des producteurs de charbon de bois. Il faut en effet, trouver de la production ou le développement de sources de revenus alternatifs dans les régions rurales ou résident des groupes sociaux parmi les plus vulnérables du pays.

Ce reportage a été rendu possible par CFI, Agence française de développement médias, dans le cadre du projet INFO TOUPATOU, et de la FOKAL

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